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Sorcières

Sorcières

Introduction

Dans la culture populaire, les sorcières ont longtemps été représentées comme de vieilles femmes aux doigts longs et nez crochus. On l’ignore mais cette représentation s’inscrit dans une histoire misogyne et patriarcale qui a fait de la sorcière un véritable bouc émissaire.

En effet, les chasses aux sorcières ont trop souvent été traitées avec légèreté voire avec humour. On oublie souvent les souffrances infligées à ces femmes, savantes, libres et indépendantes. On oublie également que les persécutions de sorcières ont cristallisé de nombreuses représentations négatives sur les femmes, qui perdurent encore aujourd’hui.

Avec le temps et le travail de nombreuses féministes, les sorcières et leur histoire ont été réhabilitées. «Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler». Ce célèbre slogan résume à lui seul l’importance de la sorcière et de son histoire dans les milieux féministes d’aujourd’hui.

Dans un monde qui semble de plus en plus absurde, accompagné d’une misogynie décomplexé (on pense aux deux hommes à la tête des États-Unis ou du Brésil) et confronté à une crise écologique, la sorcière apparaît comme une figure de résistance au système patriarcal et capitaliste. Elle semble même être beaucoup plus rationnelle que nos dirigeants, en militant pour un retour à la terre et une protection de la nature.

Un peu d’histoire 

Ce n’est pas au Moyen-Âge mais à la Renaissance que l’on connaît le plus de persécutions de sorcières. Entre le 15ème et le 18ème siècle, on recense ainsi 200 000 procès pour sorcellerie et entre 50 000 et 100 000 femmes brûlées. Beaucoup d’autres furent torturées ou battues à mort.

Pour l’historienne Anne L. Barstow, cette chasse aux sorcière est une véritable « explosion de misogynie ». En effet, les femmes représentaient 80% des accusées et 85% des condamnées.

Des hommes ont également été condamnés à mort mais ils étaient très souvent accusés d’être les complices de femmes sorcières.

Qui sont les sorcières ?

Les victimes de ces chasses aux sorcières sont les femmes qui “dérangent”. Celles qui ne rentrent pas dans les normes familiales et économiques traditionnelles. Elles sont indépendantes, cultivées et ont un contrôle sur leur corps et leur sexualité.

En effet, de nombreuses femmes accusées de sorcellerie exerçaient la fonction de guérisseuse. Elles étaient proches de la nature, travaillaient des domaines que l’on voulait réserver aux hommes et aidaient à l’accouchement ou à l’avortement. La Renaissance a donc marqué l’exclusion des femmes des domaines de la santé pour confier ce secteur aux hommes médecins et prêtres. Le savoir des femmes a été cantonné à l’irrationnel et donc au mal. Il était illégitime. 

Par ailleurs, certaines femmes ont été accusées de sorcellerie alors qu’elles dénonçaient elles-même un crime. Anna Göldi, possiblement la dernière sorcière d’Europe, avait déposé une plainte pour harcèlement sexuel contre son employeur avant d’être accusée de sorcellerie puis décapitée.

Plus généralement, les femmes qui n’étaient pas accusées de sorcellerie ont aussi vécu dans la peur. Pour être accusée de sorcière, un rien suffit. Chaque comportement d’une femme devient suspect. Ainsi, les femmes ont été condamnées à être dociles et soumises pour éviter d’être accusées.

Par qui et pourquoi ?

Ces condamnations venaient d’hommes : des magistrats et inquisiteurs. Le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum) écrit par les inquisiteurs Henri Institoris et Jakob Sprenger en 1847 et diffusé dans toute l’Europe a été la « Bible » de tous les chasseurs de sorcière.

Comme le montre la philosophe Silvia Federici, les chasses aux sorcières ont contribué à l’essor du capitalisme au 18ème siècle. Les femmes ont été progressivement sorties de la vie publique, économique et leur savoir a été dévalorisé.

Les femmes se sont donc vues cantonnées dans les foyers, on les prépare à être celles qui allaient mettre au monde et s’occuper de la future main d’œuvre pour le bien du capitalisme. On peut donc parler d’une véritable exploitation du corps des femmes.

Parallèlement à cette oppression des femmes, on observe une emprise sur la nature. La nature, associée à la féminité, devient alors quelque chose de passif que l’on peut contrôler pour tirer de plus en plus de profit. Les savoirs traditionnels sont délaissés pour une science jugée « rationnelle ».

Remettre en cause la période dite humaniste de la Renaissance dérange encore le récit que l’on souhaite donner à l’histoire de l’Europe qui se serait construit sans cesse vers la civilisation et le progrès.

Des conséquences majeures

Les persécutions des sorcières ont marqué considérablement la société et cela, encore aujourd’hui.

En effet, celles-ci ont fait beaucoup de mal à l’ensemble des femmes en érigeant des représentations négatives pour celles qui sortaient des normes établies. Mona Chollet évoque 3 cas de figures :

  •  La femme seule (veuve ou célibataire) qui s’accomplit hors du couple : encore aujourd’hui, on la représente comme une femme triste et dépressive (par exemple le cliché de la femme à chat, animal fétiche des sorcières).
  • La femme sans enfant : n’en désirant pas, elle souhaite se réaliser par d’autres moyens (des travaux intellectuels, artistiques…). Ces femmes sont jugées incomplètes, ne pouvant pas réaliser leur “rôle de femmes”.
  • La femme âgée : jugée “inutile” car elle ne peut ni plaire ni procréer. Aujourd’hui, la vieillesse de la femme est toujours vue comme une calamité qu’il faut empêcher alors qu’elle semble normale voire sexy pour les hommes. Les cheveux blancs, les rides, la ménopause, la sexualité des femmes âgées sont encore tabous.

Les stéréotypes cristallisés par les chasses aux sorcières ont modelé notre société. Ils ont été intériorisés par les hommes comme par les femmes. Ils se retrouvent dans de nombreux exemples de la culture populaire (l’exemple des sorcières dans les dessins animés de Disney). Toutefois, certaines exceptions existent comme Buffy dans la série télévisée Buffy contre les vampires ou Hermione Granger dans Harry Potter.

La réhabilitation des sorcières

1) Les mouvements féministes 

Les milieux féministes des années 1960-1970 se sont réappropriés cette figure de la sorcière.

En 1968, apparaît le mouvement Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell (Conspiration féminine terroriste internationale venue de l’enfer), un grand mouvement de sorcières faisant des sortilèges devant les institutions financières.

Partout dans le monde, différents mouvements de sorcières suivront le pas. En leur sein, un grand réseau de sororité se crée. Les sorcières parlent d’ailleurs de “coven” lorsqu’elles trouvent un groupe partageant leurs valeurs.

Aujourd’hui, Internet et les réseaux sociaux permettent à de nombreuses femmes de s’initier à ces pratiques et de se créer un “coven”.

2) Sorcellerie et spiritualité

La spiritualité est très présente au sein de la sorcellerie. Les sorcières veulent se réapproprier leur environnement. Elles sont proches de leurs corps, de leurs esprits et de la nature. Leur approche a de nombreux points communs avec le mouvement des écoféministes.

Les sorcières et les manières d’exercer la sorcellerie sont nombreuses. Il existe une grande liberté dans les rites et les dogmes à pratiquer. Il n’y a donc pas de mode d’emploi pour être une parfaite sorcière.

Attention, même si elles célèbrent la figure de la déesse, ces formes de spiritualité sont progressistes et ne visent pas à cantonner les femmes à un rôle maternel ou hétéronormé.

3) La sorcellerie face à l’absurdité du monde

La sorcellerie peut apparaître comme un rempart face à l’absurdité du monde. En effet, le système actuel qui se veut logique et rationnel a pourtant conduit l’humanité à une crise écologique sans précédent. Ces observations remettent en cause de nombreuses idées qui semblaient jusqu’alors s’inscrire dans l’ordre des choses.

De plus, les discriminations sont de plus en plus dénoncées et condamnées (notamment via les réseaux sociaux). Pourtant, de nombreuses personnes misogynes ou racistes accèdent encore au pouvoir. La sorcellerie servirait alors d’arme pour les opprimés et agirait comme un réseau de solidarité.

Ainsi, devenir une sorcière aurait pour but de reprendre le pouvoir sur un monde désenchanté.

«La sorcière surgit au crépuscule, au moment des angoisses vespérales, alors que tout semble perdu. Elle est celle qui parvient à trouver des réserves d’espoir au cœur du désespoir. » (Mona Chollet)

4) Le risque de récupération

Comme de nombreux mouvements qui se diffusent et deviennent populaires, la sorcellerie apparaît pour certains comme une tendance à commercialiser. De nombreuses marques de vêtements ou de beauté ont mis en vente des produits sur le thème de la sorcellerie. Cela se fait à des fins purement lucratives et non pas pour un militantisme féministe.

Pour Mona Chollet, « […] c’est assez gênant de voir le capitalisme récupérer la sorcellerie. Quand on lit Silvia Federici, on se rend compte que la chasse aux sorcières a fait partie du processus d’installation du capitalisme. Le capitalisme, qui a chassé les sorcières, nous les revend des siècles plus tard sous une forme consumériste. »

 

Louise Delette

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