Octobre rose : l'histoire derrière le ruban rose
Aujourd’hui, on vous parle d’Octobre rose. D’où vient ce mois de sensibilisation ?
Chaque mois d’octobre, le rose envahit les vitrines. Pourtant derrière la campagne, une question reste rarement posée. Qui a intérêt à ce que l’on parle du cancer du sein de cette façon précise, plutôt que d’une autre ?
Cet article ne traite pas du cancer du sein ou des droits des patient.es au quotidien. Un article spécifiquement consacré au cancer du sein et aux droits des patientes est disponible, séparément, sur le site de Femmes de Droit.
D’où vient Octobre rose ?
Le ruban rose naît aux États-Unis, au tout début des années 1990. Avant lui, une femme nommée Charlotte Haley distribuait déjà un ruban de couleur pêche. Son message dénonçait le faible budget consacré à la prévention du cancer.
En 1992, deux femmes reprennent l’idée. Evelyn Lauder, dirigeante du groupe cosmétique Estée Lauder, et Alexandra Penney, rédactrice en chef du magazine Self, changent sa couleur. Le rose remplace alors le pêche, car cette couleur évoque, selon les normes sociales dominantes, la féminité et la douceur.
Le succès est immédiat. En France, une première campagne voit ainsi le jour dès 1994, portée par Estée Lauder et le magazine Marie Claire. Cela donne naissance à l’association « Le Cancer du sein, parlons-en ! », rebaptisée Ruban Rose en 2020.
Cette origine mérite d’être connue, car éclaire un point discuté par les chercheur-ses en sciences sociales. Octobre rose est donc, non pas initiative purement médicale, mais bien le fruit d’une alliance entre le secteur cosmétique et la presse féminine. Dès lors, cette alliance soulève une question légitime. Pourquoi le cancer du sein, plus qu’un autre cancer, suscite-t-il une telle mobilisation commerciale ? La sociologue Samantha King y consacre un ouvrage entier, intitulé Pink Ribbons, Inc.
Cette question du « qui profite » n’est pas seulement historique, et se pose très concrètement dans les intérêts économiques qui structurent, aujourd’hui encore, la lutte contre le cancer du sein.
Que reproche-t-on au marketing rose ?
Une recherche sociologique menée en Belgique, par Natasia Hamarat, auprès de patientes membres d’associations, interroge directement Octobre rose. Elle relève que l’événement s’appuie sur une « culture de l’espoir », centrée sur la guérison et la résilience. Toutefois, cette culture passe sous silence des réalités plus sombres, comme les difficultés financières des malades, ou le risque de récidive.
Une militante nord-américaine, citée dans cette même recherche, refuse de réduire son expérience à une image inspirante. Pour elle, la vraie priorité n’est pas de complimenter les malades sur leur courage, mais bien de leur garantir des conditions de vie dignes durant leurs traitements.
Le cancer du sein : des causes environnementales ?
Octobre rose insiste beaucoup sur le dépistage et sur les comportements individuels. Un autre pan du débat reste par ailleurs largement invisible dans la communication grand public : celui des causes environnementales et industrielles de la maladie, pourtant grandement responsable du développement de telles pathologies.
Que dit la Belgique sur les perturbateurs endocriniens ?
Le Parlement belge s’est lui-même saisi de cette question. Une résolution fédérale relative aux perturbateurs endocriniens relève que la Belgique est particulièrement concernée par leurs effets, notamment pour le cancer du sein et celui de la prostate.
Sur le terrain, la Wallonie a mis en place un plan d’action Environnement-Santé, et des campagnes de sensibilisation portées notamment par Inter-Environnement Wallonie et le SPF Santé publique. Cependant, un sondage réalisé en 2020 montre que près de la moitié des Belges n’avaient jamais entendu parler des perturbateurs endocriniens. Ces substances restent aussi très peu étudiées chez les hommes trans et les personnes non-binaires, avec la quasi-totalité des cohortes de recherche se limite à des femmes cisgenres.
Et qu’en est-il en France ?
En France, l’incidence du cancer du sein est aujourd’hui la plus élevée au monde, tous âges confondus. Elle augmente en particulier chez les femmes de moins de 49 ans, souvent sans antécédent familial ni facteur de risque classique. C’est le constat dressé en octobre 2024, lors d’un colloque scientifique organisé à Paris pour les 30 ans d’Octobre rose.
Plusieurs chercheuses et chercheurs y ont présenté des données convergentes. Par exemple, l’exposition prénatale au bisphénol A provoque chez la souris une hausse du cancer de la glande mammaire. La cohorte française E3N, qui suit une population de 100 000 femmes, retrouve des corrélations fortes avec certains polluants : les particules de pollution de l’air, mais aussi les « polluants éternels », une famille de substances chimiques très persistantes. Selon le Centre international de recherche sur le cancer, 40 % des nouveaux cas de cancers liés au mode de vie et à l’environnement seraient, en théorie, évitables.
Pourquoi cette dimension reste-t-elle peu visible ?
Cette invisibilité s’explique en partie par un conflit d’intérêts documenté depuis plusieurs décennies. Dès 1998, la militante Barbara Brenner, alors directrice de l’association Breast Cancer Action, dénonçait déjà ce mécanisme. Selon elle, Zeneca Pharmaceuticals, fondatrice et principale financeuse du Mois de sensibilisation américain, fabriquait aussi des pesticides cancérogènes. De plus, l’entreprise gardait un droit de regard sur l’ensemble des documents promotionnels. C’est pourquoi les mots « cancérogène » ou « environnement » n’y apparaissaient jamais.
Ce déséquilibre se retrouve aussi dans le financement de la recherche. Au Royaume-Uni, où ces dépenses sont précisément classées par catégorie depuis les années 2000, la prévention ne représente, selon les années, qu’environ 3 à 4 % du budget total consacré à la recherche sur le cancer. Les causes dites « exogènes », qui incluent l’exposition aux substances chimiques, en reçoivent une part encore plus faible : à peine 1,3 % en 2015-2016, contre 3,4 % dix ans plus tôt. En revanche, la majorité des financements va au dépistage et aux traitements.
Le tamoxifène : une molécule devenue stratégie commerciale ?
L’histoire du tamoxifène illustre un conflit d’intérêts voisin. La molécule, synthétisée en 1962 par la chimiste Dora Richardson, est d’abord développée par les laboratoires ICI comme candidate à une pilule contraceptive. L’essai échoue. En effet, au lieu de bloquer l’ovulation, la molécule la stimule. ICI envisage alors d’abandonner le projet,en 1972, avant de le réorienter vers un tout autre usage. En définitive, ses effets anti-œstrogéniques se révèlent utiles contre certains cancers du sein.
Selon une étude publiée en 2020 dans la revue Ambix, ICI a ensuite rémunéré comme consultant le chercheur Craig Jordan, qui avait contribué à démontrer l’efficacité du traitement. L’entreprise l’a aussi financé comme témoin expert dans des procès liés aux brevets. Cette stratégie a contribué à sécuriser pour ICI, un quasi-monopole sur le marché américain du tamoxifène.
Zeneca, issue d’ICI, fusionne ensuite avec le laboratoire suédois Astra, pour former AstraZeneca, aujourd’hui l’un des principaux fabricants du tamoxifène. Ainsi, une même entreprise s’est trouvée, au fil de son histoire, à la fois productrice de substances suspectées de favoriser le cancer du sein et bénéficiaire de son traitement.
Un traitement dont les effets secondaires restent débattus
Le tamoxifène reste un traitement reconnu pour réduire le risque de récidive après un cancer du sein hormonodépendant. Cependant, son usage prolongé fait l’objet d’un débat scientifique. Plusieurs études, dont une publiée dans la revue The Lancet, pointent des effets secondaires significatifs : risque accru de cancer de l’endomètre, de maladie thromboembolique.
Ce débat n’invite évidemment pas à renoncer à un traitement prescrit, sans avis médical. Il invite plutôt à s’interroger sur la place donnée dans le débat public aux effets secondaires des traitements, face à une communication souvent centrée sur l’espoir et la guérison.
L’industrie chimique a-t-elle aussi caché des risques connus ?
Par ailleurs, ce conflit d’intérêts s’accompagne d’une histoire plus ancienne de dissimulation industrielle. Dès 1972, plusieurs industriels du chlorure de vinyle, utilisé notamment pour fabriquer le PVC, signent un accord de confidentialité. Ce document, révélé par les historiens Gerald Markowitz et David Rosner, engage les signataires à garder secrets des résultats d’essais sur des animaux, déjà préoccupants pour la santé humaine.
En cela, cette pratique illustre un schéma plus large dans plusieurs secteurs chimiques : la connaissance d’un risque cancérogène précède, parfois de plusieurs décennies, sa reconnaissance publique et sa régulation.
Des collectifs de patientes se mobilisent aujourd’hui
Cette critique environnementale n’est pas qu’une affaire d’historien-nes. Celle-ci anime, aujourd’hui encore, des mobilisations très concrètes. En France, le collectif Cancer Colère, fondé en 2025 par Fleur Breteau, en est un exemple marquant. Né dans le sillage de la contestation de la loi Duplomb, il s’est rapidement structuré en un réseau d’antennes locales, y compris en Belgique.
Fleur Breteau, deux fois touchée par un cancer du sein, est devenue une figure du combat contre les pesticides. Elle milite notamment contre la loi Duplomb, qui a réintroduit en France certains pesticides auparavant interdits. Son collectif réunit des personnes malades, des proches aidants, et des personnes exposées à ce risque dans leur travail. Il documente aussi les maladies professionnelles liées aux produits chimiques, qui touchent en premier lieu les personnes les plus précaires.
Ces antennes belges rejoignent sur le terrain les campagnes déjà portées par Inter-Environnement Wallonie sur les perturbateurs endocriniens. Dans les deux pays, le constat reste le même : connaître les causes d’une maladie est aussi une condition pour agir collectivement sur elle, au-delà du seul dépistage individuel.
Pour conclure
On entend parler d’Octobre rose majoritairement comme une simple campagne de sensibilisation. Pourtant, c’est surtout une histoire économique et industrielle, où les intérêts d’une entreprise ont façonné dès l’origine, le langage même de la prévention.
Ainsi, cette histoire explique pourquoi les causes environnementales du cancer du sein restent si peu discutées dans le débat public, malgré les données scientifiques disponibles.
Les mobilisations citoyennes, en France comme en Belgique, rappellent qu’il est possible de reprendre la main sur ce récit. Connaître cette histoire est déjà en soi une première façon de la transformer.
Pour connaître vos droits en tant que patiente, et savoir vers qui vous tourner en cas de besoin, consultez l’article « Cancer du sein », disponible dans l’Abécédaire de Femmes de Droit.
Noé V.
Ressources
A venir
Références juridiques
Chambre des représentants de Belgique, Proposition de résolution relative aux perturbateurs endocriniens, DOC 54 1367, adoptée en séance plénière le 21 mars 2019
Pour aller plus loin
- Breteau, Fleur, Cancer Colère, Seuil, 2026.
- Cohn, Barbara A., Michele A. La Merrill, Nickilou Y. Krigbaum, et al. « In utero exposure to poly− and perfluoroalkyl substances (PFASs) and subsequent breast cancer », Reproductive Toxicology. mars 2020, vol.92. p. 112‑119.
- Hamarat, Natasia, « (Se) Mobiliser autour des transformations du corps suite à la maladie grave. Le cas des associations de femmes atteintes de cancer du sein », Droit et cultures, n° 80, 2020/2.
- King, Samantha, Pink Ribbons, Inc. Breast Cancer and the Politics of Philanthropy, University of Minnesota Press, 2008.
- Markowitz, Gerald, Rosner, David, « Evidence of an Illegal Conspiracy by Industry », in Deceit and Denial: The Deadly Politics of Industrial Pollution, University of California Press. 2013, p. 189‑216.
- Paulsen, Monte. « The cancer business », Mother Jones, mai 1994. En ligne : https://www.motherjones.com/politics/1994/05/cancer-business/
- Peyronnet, Mireille, « Le colloque “Octobre rose 2050 : agir sur les causes environnementales du cancer du sein” (24 octobre 2024, Paris) », Hegel, vol. 14, n° 4, 2024, p. 483-486.
- Quirke, Viviane, « Imperial Chemical Industries and Craig Jordan, ‘the First Tamoxifen Consultant,’ 1960s-1990s », Ambix, vol. 67, n° 3, 2020, p. 289-307.
- Quirke, Viviane, « Tamoxifen from Failed Contraceptive Pill to Best-Selling Breast Cancer Medicine: A Case-Study in Pharmaceutical Innovation », Frontiers in Pharmacology, vol. 8, 2017, article 620.
- Soffritti, Morando, Sass, Jennifer B., Castleman, Barry, Gee, David, « Vinyl Chloride: A Saga of Secrecy », in Late Lessons from Early Warnings: Science, Precaution, Innovation, Agence européenne pour l’environnement, 2013, p. 179-201.
- Swissier, Mary Ann, « Annual Tour Argues Toxins Create Cancers », The Independent (republié par Breast Cancer Action), 7 novembre 1998.