L’éthique du care : un concept codifiant les stéréotypes de genre ?

éthique du care

Introduction

Soigner les proches malades, s’occuper des enfants, ou encore soutenir les personnes âgées ou en difficulté. Derrière ces gestes ordinaires se cache ce que l’on appelle le « care ».

Les théories du « care » ont émergé dans le débat public autour des années 2010. Elles ont été directement importées des Etats-Unis. Toutefois, elles ont fait l’objet d’un sentiment de méfiance en France, notamment de la part de responsables politiques, de penseurs/penseuses et de journalistes peu informé.es. Le principal reproche formulé à l’encontre du « care », est son ancrage dans une « pensée états-unienne ».

Ainsi, on utilise souvent cette origine états-unienne pour discréditer le « care » et en contester la légitimité. Cela implique que les chercheurs et les chercheuses françaises qui mobilisent ce concept, sont parfois soupçoné.e.s de soumission à l’impérialisme culturel américain.

Pour comprendre ces résistances, il faut d’abord s’arrêter sur ce que signifie réellement le terme de « care ».

Le « care » : un mot intraduisible qui en dit déjà beaucoup

On conserve souvent le terme « care » en anglais, car il ne possède pas d’équivalent exact en français.

En effet, issu du latin curare, qui signifie « prendre soin » ou « se soucier de », son sens a évolué au fil du temps. Néanmoins, en anglais, le « care » ne renvoie plus uniquement au soin au sens médical, mais aussi à l’attention portée à autrui, au souci, à la responsabilité et aux relations.

Le « care » désigne alors à la fois des émotions, des pratiques concrètes et une dimension morale. Ainsi, on peut « care » pour quelqu’un.e, prendre soin de lui/elle, se sentir concerné.e par sa situation ou assumer une responsabilité à son égard.

Cette pluralité de sens explique en quoi les traductions françaises comme « soin », « sollicitude » ou « attention » restent toujours partielles.

Parler de care, c’est donc désigner un ensemble de pratiques et de relations souvent invisibles, mais essentielles au fonctionnement de la société.

L’éthique du « care » : penser la morale à partir des relations

L’éthique du « care » a été théorisée par Carol Gilligan, philosophe et psychologue féministe américaine.

A partir de ses recherches en psychologie morale, elle s’intéresse à la manière dont les jeunes filles parlent de leurs choix moraux.

Elle montre que la société dévalorise fréquemment leur façon de raisonner, car elle repose davantage sur les relations, la responsabilité et l’attention aux autres plutôt qu’aux règles abstraites.

Le « care », un travail invisible historiquement féminisé

Pendant longtemps, le travail du « care » a été invisibilisé parce qu’il était associé aux femmes et au foyer. En effet, prendre soin des autres (cuisiner, nettoyer, élever les enfants, s’occuper des personnes âgées ou malades) n’a, jusqu’alors, pas été reconnu comme un véritable travail, mais comme une « disposition naturelle » féminine. Cette naturalisation a permis de justifier le fait que ce travail soit gratuit, peu valorisé ou mal rémunéré.

Effectivement, cette naturalisation du « care » comme « disposition féminine » ne concerne pas seulement l’organisation du travail domestique. Elle influence aussi la manière dont on pense les rôles des femmes et des hommes, en contribuant à fixer des stéréotypes de genre.

Quand l’éthique du « care » codifie les stéréotypes de genre

L’éthique du « care » peut aussi, parfois, contribuer, malgré elle, à renforcer certains stéréotypes de genre. En effet, en mettant l’accent sur l’attention, l’écoute, la sensibilité ou la capacité à prendre soin des autres, elle peut donner l’impression que ces qualités seraient naturellement féminines.

Le « care » apparaît ainsi moins comme un travail ou une compétence que comme un trait de caractère, voire une vocation.

Ces représentations contribuent alors à figer les rôles de genre. En outre, elles contribuent également à rendre invisibles les conditions concrètes dans lesquelles le « care » s’exerce.

Le « care » comme concept genré : entre valorisation et assignation

Par ailleurs, on peut constater que lorsque le « care » est associé aux femmes, il est souvent valorisé sur le plan moral. Cependant, la société le reconnaît peu sur le plan social et économique. Elle le présente alors comme une qualité noble, une preuve de dévouement ou d’humanité, tout en restant largement invisible, gratuit ou faiblement rémunéré.

Cette valorisation morale s’accompagne d’une assignation implicite. Effectivement, si l’on suppose que les femmes seraient « naturellement » prédisposées vers le « care », il devient logique qu’elles en assument la plus grande part.

Cette logique n’est pas sans conséquence. En valorisant moralement « le care », on rend plus acceptable le fait qu’il repose principalement sur les femmes, et surtout sur les femmes les plus précaires.

Ainsi, le « care » cesse d’être un choix pour devenir une attente sociale. C’est à partir de ce constat que la question du « care » devient un enjeu politique central pour les luttes féministes.

Conclusion – repenser le « care » : une responsabilité collective, pas féminine

En conclusion, le « care », ce n’est pas une qualité naturelle des femmes. Ce n’est pas une vocation, ni un don. C’est un travail essentiel, sans lequel aucune société ne peut fonctionner.

Toutefois, si ce travail repose encore majoritairement sur les femmes, ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’une organisation sociale qui a longtemps considéré normal que les femmes s’occupent des autres, souvent gratuitement et dans l’ombre.

Cette idée continue aujourd’hui encore à justifier des inégalités très concrètes : des métiers du soin mal payés, des charges domestiques inégalement réparties, une fatigue et une précarité invisibilisées.

Valoriser « le care » sans changer la façon dont il est réparti, ce n’est pas une avancée. C’est même très dangereux. Cela rend acceptable le fait que ce travail repose toujours sur les mêmes personnes, en particulier les femmes les plus précaires. Ainsi, le « care » cesse alors d’être un choix pour devenir une obligation sociale.

Repenser le « care », c’est refuser cette injustice. C’est affirmer que prendre soin est une responsabilité collective, qui doit être partagée entre les femmes et les hommes. En outre, elle doit également être reconnue par les institutions, et soutenue par des véritables politiques publiques.

Faire du « care » un enjeu politique, ce n’est pas l’adoucir. Au contraire, c’est le rendre visible, le sortir du silence et du sacrifice. C’est lutter contre un système qui exploite l’attention et le dévouement de certaines pour le confort de tou.te.s.

Une société plus juste est une société qui prend soin, mais qui prend soin sans exploiter.

Rania

Note : Cet article s’appuie essentiellement sur les analyses développées dans « Vers une société du care. Une politique de l’attention » (Ibos, Damamme, Molinier, Paperman).

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